Ce sentiment qui ne vous lâche pas
Vous rejouez la scène. Le regard du vétérinaire, la question qu'il vous a posée, le moment où vous avez dit oui. Et depuis, une phrase tourne en boucle : « et si j'avais attendu un jour de plus », « et si j'avais essayé un autre traitement ». Ce sentiment a un nom, la culpabilité, mais il mérite qu'on le regarde de plus près avant de le laisser s'installer comme une vérité sur qui vous êtes.
Deux émotions qu'on confond trop souvent
Des chercheurs qui étudient le deuil, Stroebe et ses collègues, ont montré en 2014 que ce qu'on appelle « culpabilité » recouvre en réalité deux choses bien différentes. D'un côté, l'auto-accusation : se dire qu'on est responsable de la mort, qu'on a échoué face à ce qu'on attendait de soi-même. De l'autre, le regret : la pensée qu'on aurait peut-être pu agir autrement pour obtenir un résultat différent. C'est l'auto-accusation, et non le regret, qui rend le deuil plus difficile à traverser, selon leur étude. Autrement dit, se dire « j'aurais pu faire différemment » n'est pas la même chose que se dire « je suis responsable ». La première pensée est humaine et presque inévitable face à une décision aussi lourde. La seconde est un jugement, souvent injuste, que l'on porte sur soi.
La culpabilité n'est pas un bloc unique
Une revue de la littérature scientifique menée par Li et ses collègues en 2014 va dans le même sens : la culpabilité en deuil n'est pas un phénomène homogène, elle se compose de plusieurs facettes, dont l'auto-accusation et le regret. Cette recherche a été menée sur le deuil humain, pas spécifiquement sur le deuil animalier après une euthanasie. Nous faisons ici un pont raisonné entre les deux, mais il est honnête de le dire : ce lien n'a pas encore été démontré scientifiquement dans le cas précis de nos animaux. Ce qui reste vrai, en revanche, c'est que cette distinction vous concerne directement. Si vous ressentez du regret plutôt que de la culpabilité pure, ce n'est pas un échec de votre part.
« La culpabilité n'est pas la preuve d'une faute. C'est souvent la preuve d'un amour qui cherche encore où se poser. »
Vous n'êtes pas seul·e dans ce doute
Une étude menée par Bussolari et ses collègues en 2018 auprès de 672 propriétaires d'animaux ayant vécu une euthanasie apporte un éclairage rassurant. Elle montre que 73 % des personnes interrogées ont traversé leur deuil sans culpabilité. 22 % ont estimé avoir pris la bonne décision tout en ressentant de la culpabilité ou de l'ambivalence. Seules 6 % n'ont exprimé que de la culpabilité, sans autre sentiment. Dans l'ensemble, la majorité des personnes pensaient avoir fait le bon choix, même lorsque leur chagrin était très intense. Cela veut dire une chose simple : ressentir du chagrin et penser avoir bien fait ne sont pas incompatibles. Vous pouvez avoir eu raison, et avoir mal quand même.
Nommer pour mieux démêler
Dans l'accompagnement que nous proposons chez Clemii, le protocole LIA, mené par une praticienne diplômée en psychologie et infirmière en santé mentale, nous utilisons dès la deuxième séance un questionnaire appelé le PBQ, un outil de 16 questions réparties en trois familles : le chagrin, la colère, et la culpabilité. Il permet de repérer lequel de ces trois profils domine votre deuil. Quand le profil culpabilité se dessine, la séance suivante propose un exercice, la « tarte des responsabilités » : poser sur le papier, calmement, tous les facteurs qui ont contribué à la situation, la maladie, le moment, les informations disponibles à l'époque, les contraintes réelles, et leur redonner une juste place. Cet exercice ne prétend pas être la seule façon de traiter la culpabilité, ni une solution magique : c'est un outil parmi d'autres, dans un accompagnement qui n'est ni une thérapie ni un soin médical, mais un espace pour poser des mots et respirer un peu mieux.
Ce que vous pouvez retenir aujourd'hui
Si une pensée du type « j'aurais pu faire autrement » vous traverse, ce n'est pas la preuve que vous avez mal agi. C'est souvent le signe d'un amour qui cherche encore comment se poser, maintenant que la présence physique a disparu. Vous avez décidé dans un moment de douleur, avec les informations et les moyens que vous aviez alors. Cela suffit.
Bibliographie
- Stroebe, M., Stroebe, W., van de Schoot, R., Schut, H. & Abakoumkin, G. (2014). Guilt in Bereavement: The Role of Self-Blame and Regret in Coping with Loss. PLoS ONE, 9(5), e96606. DOI ↗
- Li, J., Stroebe, M., Chan, C. L. W. & Chow, A. Y. M. (2014). Guilt in Bereavement: A Review and Conceptual Framework. Death Studies, 38(3), 165–171. DOI ↗
- Bussolari, C., Habarth, J., Katz, R., Phillips, S., Carmack, B. & Packman, W. (2018). The euthanasia decision-making process: A qualitative exploration of bereaved companion animal owners. Bereavement Care, 37(3), 101–108. DOI ↗
- Hunt, M. & Padilla, Y. (2006). Development of the Pet Bereavement Questionnaire. Anthrozoös, 19(4), 308–324. DOI ↗
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