Un deuil qui existe sans avoir le droit d'exister

En 1989, le chercheur Kenneth Doka a donné un nom à quelque chose que beaucoup de personnes endeuillées ressentaient sans pouvoir le nommer : le « deuil non reconnu » (disenfranchised grief). Il décrit un deuil vécu par une personne dont la perte ne peut pas être ouvertement reconnue, pleurée publiquement, ou soutenue socialement, parce qu'elle ne correspond pas aux normes de ce qui « compte » comme une perte légitime. Ce n'est pas votre chagrin qui est en cause. C'est le regard que la société pose dessus.

Pourquoi votre entourage ne sait pas quoi vous dire

En 2002, Doka approfondit son cadre théorique et identifie plusieurs façons dont un deuil peut être « disenfranchisé ». La relation à l'être perdu n'est pas reconnue socialement. La perte elle-même n'est pas perçue comme suffisamment significative. La personne endeuillée est jugée incapable de vivre un « vrai » deuil. Ou encore, la façon dont le chagrin s'exprime est jugée inappropriée. Le deuil animalier coche souvent plusieurs de ces cases à la fois. C'est d'ailleurs pour cela que Doka a consacré, dans ce même ouvrage, un chapitre entier écrit par Barbara Meyers à la perte d'un animal de compagnie comme exemple emblématique de deuil non reconnu.

Un chagrin rendu invisible, faute de mots partagés

Une revue publiée dans le Journal of Mental Health Counseling va plus loin : elle avance que le deuil animalier peut devenir « socialement indicible ». Pas seulement minimisé, mais littéralement invisibilisé, faute de scripts sociaux partagés, d'empathie spontanée ou de rituels reconnus. Résultat : beaucoup de personnes endeuillées taisent leur chagrin, ou l'expriment seules, de peur du jugement.

Ce que révèlent les études quand on écoute vraiment

Une étude par vignettes menée auprès de 315 adultes américains a testé comment le deuil est perçu selon que la personne pleure un chat, un chien ou un ami humain. Résultat sans appel : le deuil est jugé significativement plus légitime après la perte d'un être humain qu'après celle d'un animal. Fait marquant : l'empathie ressentie par les observateurs était comparable entre espèces une semaine après la perte, mais devenait plus faible pour le deuil d'un chien au bout de trois mois. Cela ne veut pas dire que ce chagrin est isolé ou rare : une étude sur un échantillon représentatif britannique de 975 adultes montre que 32,6 % des répondants avaient vécu la perte d'un animal aimé, et parmi ceux ayant connu à la fois une perte animale et une perte humaine, 21,0 % ont désigné la perte de leur animal comme la plus douloureuse des deux.

Ce deuil n'est pas anormal parce qu'il ne trouve pas facilement sa place ailleurs. C'est simplement qu'il lui manque encore, dans notre société, un endroit pour exister pleinement.

Même les grilles de diagnostic laissent ce deuil de côté

Ce disenfranchisement ne s'arrête pas aux conversations du quotidien. Le DSM-5-TR et la CIM-11, les deux grandes classifications qui définissent le trouble de deuil prolongé, le construisent autour de la perte d'une personne proche : la perte d'un animal n'y est pas mentionnée. Pourtant, l'étude britannique citée plus haut apporte des éléments montrant qu'un trouble de deuil prolongé peut bel et bien survenir après la mort d'un animal, avec une sévérité comparable.

Vous n'avez rien à justifier

Le modèle du double processus de Stroebe et Schut rappelle qu'alterner entre moments de chagrin intense et moments de répit fait naturellement partie de tout deuil. De même, garder des photos, une tombe, une urne ou des souvenirs de votre animal n'est pas un attachement malsain à combattre : le concept des liens continus montre que maintenir ce lien symbolique est une façon saine de traverser la perte. C'est ce que nous essayons humblement de proposer chez Clemii, avec le protocole LIA : un espace pensé pour que ce chagrin puisse enfin être nommé, entendu et travaillé, sans se substituer à un soin médical.

Bibliographie

  1. Doka, K. J. (1989). Disenfranchised Grief: Recognizing Hidden Sorrow. Lexington Books.
  2. Doka, K. J. (dir.) (2002). Disenfranchised Grief: New Directions, Challenges, and Strategies for Practice. Research Press. Éditeur ↗
  3. Meyers, B. (2002). Disenfranchised grief and the loss of an animal companion. In K. J. Doka (dir.), Disenfranchised Grief: New Directions, Challenges, and Strategies for Practice (p. 251–264). Research Press.
  4. Cordaro, M. (2012). Pet Loss and Disenfranchised Grief: Implications for Mental Health Counseling Practice. Journal of Mental Health Counseling, 34(4), 283–294. DOI ↗
  5. Chin, B. N., Orlando, E. M. & Burnett, J. (2025). Grief in context: Social perceptions of legitimacy, empathy, and norms after pet and human loss. Human-Animal Interactions. DOI ↗
  6. Hyland, P. (2026). No pets allowed: Evidence that prolonged grief disorder can occur following the death of a pet. PLOS ONE, 21(1), e0339213. DOI ↗
  7. Stroebe, M. & Schut, H. (1999). The Dual Process Model of Coping with Bereavement. Death Studies, 23(3), 197–224. DOI ↗
  8. Klass, D., Silverman, P. R. & Nickman, S. L. (1996). Continuing Bonds: New Understandings of Grief. Taylor & Francis. DOI ↗
  9. American Psychiatric Association (2022). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5e éd., texte révisé (DSM-5-TR). APA.
  10. Organisation mondiale de la santé (2022). Classification internationale des maladies, 11e révision (CIM-11), code 6B42. OMS ↗