Quand un animal s'en va, beaucoup de personnes s'attendent à une tristesse « simple », qui suivrait un chemin bien tracé et finirait par passer avec le temps. La réalité est souvent plus complexe : le deuil arrive par vagues, dans le désordre, et il bouscule. Comprendre ce qui se joue vraiment, y compris ce que la science a fini par corriger, ne fait pas disparaître la douleur, mais cela aide à se sentir moins seul·e et moins « anormal·e ».

Un modèle familier, mais bâti sur peu de preuves

En 1969, la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross a proposé, dans son livre On Death and Dying, un modèle en cinq étapes : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Ce modèle, pensé au départ pour des patients en fin de vie et non pour leur entourage endeuillé, a connu un succès immense, au point de devenir, pour beaucoup, LA façon « normale » de faire son deuil. Le problème, c'est qu'il n'a jamais été construit à partir d'une étude scientifique rigoureuse : il repose sur l'observation clinique d'un peu plus de deux cents patients, sous forme d'entretiens, sans protocole de recherche permettant de vérifier si les personnes traversent réellement ces étapes, dans cet ordre, ni si cela les aide à aller mieux.

Ce que montre la recherche quand on regarde vraiment

En 2007, une équipe de chercheurs de Yale et de Harvard, menée par Paul Maciejewski et Holly Prigerson, a publié dans la revue JAMA la première grande étude qui teste réellement ce modèle. Ils ont suivi pendant deux ans 233 personnes en deuil, en mesurant régulièrement l'intensité de leur incrédulité, leur manque de la personne disparue, leur colère, leur tristesse et leur acceptation. Résultat : le déni n'était pas du tout l'émotion dominante en début de deuil, contrairement à ce que prédisait le modèle. Et une émotion qui n'apparaît même pas dans les cinq étapes originales, le manque, la nostalgie de l'être disparu, s'est révélée être l'un des sentiments les plus forts et les plus durables. L'acceptation, elle, était déjà présente dès les premiers mois, et augmentait ensuite progressivement. Autrement dit : le deuil ne suit pas un escalier avec des marches bien définies. Il n'y a pas de bonne case dans laquelle vous devriez vous trouver à tel ou tel moment.

Le mouvement de balancier

Deux chercheurs néerlandais, Margaret Stroebe et Henk Schut, ont proposé en 1999 un modèle plus fidèle à ce qui se vit réellement : le modèle du double processus. Il décrit le deuil comme un mouvement de balancier entre deux orientations. D'un côté, l'orientation vers la perte : les moments où la douleur, les souvenirs et le manque prennent toute la place. De l'autre, l'orientation vers la restauration : les moments où l'on se reconnecte à la vie quotidienne, où l'on s'occupe de choses pratiques, où l'on rit, où l'on pense à autre chose. Selon leur modèle, les deux mouvements sont nécessaires et sains, et l'on oscille naturellement entre eux, parfois plusieurs fois dans la même journée. S'autoriser un instant de répit n'est donc pas trahir son animal : c'est précisément ce qui permet, peu à peu, de tenir et de se reconstruire.

« Il n'y a pas de bon délai pour aller mieux. Votre rythme est le bon. »

Garder le lien plutôt que le couper

Un autre courant de recherche, porté notamment par Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman dans leur ouvrage Continuing Bonds, publié en 1996, a changé la façon dont on pense la « fin » du deuil. Pendant longtemps, on pensait qu'il fallait détacher son énergie affective de l'être disparu pour tourner la page. Ces chercheurs montrent au contraire que garder un lien avec la mémoire de son animal, une photo, un objet, une habitude, une pensée qui revient, n'est pas un signe qu'on n'avance pas. C'est une façon saine de faire évoluer la relation, qui continue d'exister autrement, à l'intérieur de vous.

Quatre tâches, plutôt qu'un escalier

Le psychologue américain J. William Worden propose une autre lecture, plus proche de ce que l'on peut réellement faire : non pas des étapes à traverser passivement, mais quatre tâches actives, que l'on peut travailler dans l'ordre qu'on veut et reprendre autant de fois que nécessaire. Accepter la réalité de la perte. Traverser la douleur qui l'accompagne. S'adapter à un quotidien où l'animal n'est plus là. Et retrouver une place, en soi, pour continuer à avancer sans l'oublier. Ce modèle des « tâches du deuil » est directement à l'origine de la façon dont nous construisons l'accompagnement chez Clemii : chaque séance du protocole LIA correspond, à sa manière, à l'une de ces tâches.

Quand la culpabilité s'en mêle

Après une euthanasie, ou une maladie, la culpabilité est l'une des émotions les plus fréquentes : « Aurais-je pu faire autrement ? Ai-je décidé trop tôt, trop tard ? » Ces questions sont humaines. Il est important de se rappeler que vous avez décidé avec ce que vous saviez, et avec l'amour que vous aviez, à ce moment précis. La culpabilité n'est pas une preuve de faute : c'est souvent une preuve d'attachement.

Quand demander de l'aide

La plupart des deuils se traversent avec le temps, l'entourage et quelques repères. Mais lorsque la douleur reste intense plusieurs mois, empêche de dormir, de travailler ou de vivre, il est légitime de se faire accompagner. Demander de l'aide n'est pas un signe de faiblesse, mais une façon de prendre soin de soi.

Bibliographie

  1. Kübler-Ross, E. (1969). On Death and Dying. Macmillan.
  2. Maciejewski, P. K., Zhang, B., Block, S. D. & Prigerson, H. G. (2007). An Empirical Examination of the Stage Theory of Grief. JAMA, 297(7), 716–723. DOI ↗
  3. Stroebe, M. & Schut, H. (1999). The Dual Process Model of Coping with Bereavement. Death Studies, 23(3), 197–224. DOI ↗
  4. Klass, D., Silverman, P. R. & Nickman, S. L. (1996). Continuing Bonds: New Understandings of Grief. Taylor & Francis. DOI ↗
  5. Worden, J. W. (2018). Grief Counseling and Grief Therapy (5e éd.). Springer. Springer ↗